Design graphique et designers : la véritable quête de sens

donner du sens au design graphique

Le sens du design graphique

«Pourquoi ?» est la question fondamentale de toute théorie. or, l’apprentissage d’un graphiste repose plus volontiers sur des «comment ?» : comment utiliser un logiciel, comment résoudre un problème, comment organiser ses contenus, comment se constituer une clientèle, comment travailler avec des imprimeurs, etc. Visible partout, le graphisme est aussi absolument invisible : on ne le remarque pas plus qu’on ne le reconnait. Ellen Lupton, directrice du MFA Graphic Design.

Quel sens a notre travail ?

Relativement fréquemment ces derniers temps, il est question de la qualité de vie au travail. On entend alors parler de la génération des millennials qui clame haut et fort le besoin de trouver un sens au travail. Génération d’ambition, ces nouveaux venus sur le marché du travail n’ont pas peur de quitter un emploi ou de refuser un projet si l’intérêt, l’engagement et la motivation n’y sont pas. Leur souhait ? Trouver bien plus qu’un emploi. Ils veulent en connaître le sens, participer à l’aventure que cela génère et en mesurer l’impact quotidien sur la société.

Le pourquoi du comment

« Vous connaissez votre métier et vos tâches journalières. Certains d’entre nous savent aussi comment ils font leur travail et surtout ce qui les différencie des autres. Enfin, très peu de personnes savent pourquoi elles font ce qu’elles font. Qu’est-ce qui les fait se lever chaque matin et surtout pourquoi quelqu’un pourrait être intéressé par ce qu’elles font ?» Peter Docker, Igniter et Implementation Specialist au sein de ”Start with Why” et co-auteur avec Simon Sinek du livre ”Find your Why”.

La plupart d’entre nous – individus tout comme entreprises – pensent, agissent, communiquent en commençant par ce qu’ils font. Cependant, les entités inspirantes pensent et communiquent en commençant par expliquer pourquoi elles font ce qu’elles font. Le design graphique est d’abord une activité sociale : loin de travailler seuls, les graphistes entretiennent des relations avec des clients, des publics, des éditeurs, des institutions et des collaborateurs. Bien que leur travail soit parfois très largement diffusé, ils demeurent souvent anonymes, leur contribution à l’environnement visuel quotidien faisant rarement l’objet d’une réelle reconnaissance publique.

" Très peu de personnes savent pourquoi elles font ce qu’elles font. "
peter docker
Peter Docker
Co-auteur de Find your Why

Zoom sur les designers

Nous pouvons, certes, tirer des satisfactions esthétiques d’un élément imprimé, mais nous ne devons pas oublier que son importance tient d’abord dans son utilité. Ainsi, à juste titre Paul Rand mariait idées créatives et totale maitrise formelle. Les buts du graphisme, professait-il, sont de conférer simplicité, clarté et dignité, de modifier, de dramatiser, de persuader et peut-être même d’amuser (cf : “Form and Content“, Design, Form and Chaos, 1993).

De plus en plus de graphistes devenus producteurs de contenus autant que producteurs de forme, s’affranchissent des modèles professionnels et esthétiques établis pour s’intéresser plus largement aux effets de la culture qu’ils ont contribué à bâtir. La présence du graphiste est parfois si indirecte que certaines réalisations semblent émaner directement de la culture populaire elle-même. En conséquent, où trouve-t-on du sens inhérent à son métier ? A son emploi ? A ses valeurs propres ?

Se révéler à travers le design graphique

Dans sa quête d’une communication impartiale, le mouvement Avant-garde élimina purement et simplement la figure du «designer-artiste». En même temps que le graphisme s’est constitué en une véritable profession, l’idéal d’objectivité et de neutralité se substituait à celui de subjectivité et d’expression.

Ces idéaux de neutralité et d’objectivité, qui furent à l’origine de la construction de notre champ disciplinaire, sont encore défendus aujourd’hui par certains praticiens. Le message émis par le client demeure l’élément central de leur pratique créative – leur objectif est donc de transmettre ce message de la façon la plus claire possible, même si l’impossibilité d’une communication absolument neutre et objective est, pour notre sensibilité post-moderne, un fait largement acquis.

Pour un praticien comme Moholy-Nagy, l’objectivité était source de vérité et de clarté. pour atteindre à cette vérité, l’artiste devait abandonner tout rapport émotionnel à sa propre oeuvre et privilégier une approche plus rationnelle et universelle. Ce détachement objectif fut adopté par d’autres enseignants du Bauhaus, parmi lesquels Herbert Bayer et Josef Albers, qui cherchaient à établir les principes idéaux d’une communication claire et précise, dont le langage serait épuré de toute subjectivité et de toute ambiguïté.

A contrario, Katherine McCoy, elle, contribua à mettre en avant l’émotion, l’expression personnelle et la polysémie inhérente à tout objet de communication. Elle affirma la présence irréductible du graphiste, à la fois agent et locuteur, à l’intérieur même du message. Effectivement, dans le contexte du graphisme, le savoir-faire pourrait contribuer à la touche du designer – cette part d’une création qui dépasse la réponse besogneuse du cahier des charges et procède plutôt d’une recherche personnelle parfois très intime. Celle-ci caractérise la production d’un graphiste envisagée dans sa globalité, au delà des exigences particulières à chaque projet. Le savoir-faire touche aux concepts comme aux stratégies créatives : il s’agit de repérer des opportunités dans les failles de ce qu’on connaît déjà, plutôt que de tenter de tout organiser en une grande théorie unificatrice.

Mais la maîtrise technique et le style ne font pas un designer. En conséquent, si nous rajoutons l’exigence d’une vision personnelle au cahier des charges initial, existe-t-il nombre de graphistes dont le traitement esthétique et les choix de projets révèlent un positionnement thématique plus profond ?

Le sens de l’engagement

Majorité de graphistes ne sont pas engagés dans leur métier de façon incisive et critique. Selon Michael Rock, la majeure différence entre les graphistes repose sur la façon singulière dont chacun d’eux traite un contenu donné, pas sur la nature du contenu lui-même (cf : “Fuck Content“, 2005).

Et pourtant, autonomie, universalité, engagement social – autant de thèmes qui conditionnent l’avenir du graphisme. Nous devrions davantage nous pousser à apprendre de nous-mêmes. Faire évoluer, voire progresser la pratique, en suscitant de nouveaux questionnements et en ouvrants les pistes inédites de réflexions théoriques – ce qui a aussi pour effet de rassembler autours de thèmes communs. D’autant qu’on sait déjà que les corps de professions aiment connaître ce sentiment d’appartenance autours de valeurs communes : en témoignent les nombreux groupes sur les réseaux sociaux permettant d’échanger sur le métier. Le design graphique ne déroge évidemment pas à la règle, il suffit par exemple de chercher les pages et groupes révélant les phrases que les graphistes entendent le plus chez leurs clients.

" La personnalité ne doit-elle pas s’effacer derrière l’idée, le thème, l’entreprise ou le produit ? "
Josef Müller-Brockmann
Josef Müller-Brockmannn
Graphiste / Cocréateur du style suisse